Merci pour le service

 

   Nathan ne court après rien, hormis la nécessité qui lui est presque devenue agréable.

 

  Il a sa place réservée en première classe et dort dans des hôtels confortables. Arrivé à bon port, il est reçu avec égard pour un job qui consiste à visiter des maisons anciennes pleines de charme. Son chemin est sans heurt et le monde paraît plutôt bienveillant. Ce dimanche-là, il y a un hall immense et un guichet de banque, une file d'attente où il a pris son tour et la rumeur sourde de millions de pas perdus.

 

Quand le Thalis est annoncé, il l’entend :

 

   - Pardon... je suis désolée...

 

Une interpellation soudaine et une personne qu'il ne voit pas tout de suite, puis elle se place devant lui :

 

   - Je vous prie de m'excuser, mais j’ai très peur de rater mon train, il part dans quelques instants. Auriez-vous l'extrême amabilité de me laisser passer... je n’en ai pas pour longtemps.

 

   Plus surpris que prévenant, il fait place à cette inconnue pensant que sa démarche est quelque peu cavalière. Après tout, lui aussi risque de rater le coche. Le sien de train vient d'être annoncé. Elle retire son argent et disparaît aussi prestement qu'elle avait surgi, et son culot aussi.

Mon illuminé cosmique 

 

Elle a sursauté :

   - Que veux-tu écrire ? Des choses qui vont nous faire de la peine ?

  Il est donc seul à écrire, après, pour eux deux, avec leurs correspondances et leurs paroles, les siennes et celles de Charlène qu'il a recueillies et gardées au chaud.

  - Je bois à tes fontaines jouvencelles, j’embrasse ta poitrine, je suce tes mamelons gourmés qui nourriront notre enfant. Ton lait sera délicieux. Mais qui suis-je pour toi ?

Elle sourit :

  - Tu es mon illuminé cosmique et je suis ta voie lactée. Jamais, je n’aurais pu faire un enfant avec un autre que toi, mon amour !

   Ils sont effectivement allés à Madrid, la ville de son âme, la ville de sa liberté fièrement conquise. Ils étaient tellement bien, insouciants et tout à l’amour qu'elle en perdit ses papiers et sa carte de crédit.

   Où l’ont-ils fait ? Sous les fresques de la Plaza Del Major ou dans la suite de la Calle Aguilera ? Où l’ont-ils conçu leur bébé chéri ? Leur enfant est une apothéose qui changera tout.

   Elle a les poignets sur les hanches, la tête redressée, un sourire narquois qui le sonde :

   - Tu vois ce que tu m’as fait ? C’est toi, ça, s’exclame-t-elle en exhibant son ventre bien rond.

   Ils rient et leurs baisers coulent dans la chaleur de leurs cuisses, de leur bébé qui va venir au monde...

 

 

 

Plus jamais la passion

 

 En rentrant au camping, pas de Charlène ! Il reprend le chemin qui mène au lac quand il l'aperçoit, au bout de plusieurs kilomètres, dans la vapeur noire formée par le goudron fumant. Dans un mois, elle accouchera et elle continue ses marches folles en plein soleil. Ils rentrent ensemble sans un mot. Il voit à son visage tendu qu'il est inutile de parler.

Autour d'un petit-déjeuner dans le plein air des parfums de fleurs sauvages et dans une recherche de convivialité qui ne le quitte pas, serait-ce une autre forme de la mystérieuse énergie du désespoir, Nathan évoque sa lecture au bord du lac :

 - C'est un pamphlet qu'il a écrit à l’âge de vingt-quatre ans. Tout jeune prosélyte converti au catholicisme, il s'insurge contre le manque de foi des hauts prélats. C'est surtout son style enflammé et la précocité de son talent qui m’ont séduit, ainsi que cette exigence d'honnêteté qui fait si souvent défaut aujourd'hui. J'aime la passion de la vérité.

  La mère de Charlène, le plus souvent taciturne, relève brusquement la tête et s'écrie furieusement :

  - La passion, on l'a déjà connue une fois, ça suffit !

   Nathan voit les regards du grand-père et de Charlène qui se croisent et la fixent intensément comme pour lui intimer l’ordre de se taire. Cette soudaine explosion le laisse muet et incrédule, une fois de plus.