L'écriture et la vie : trois écrivains de l'éveil libertaires

 

de Freddy Gomez

 

  FRÉQUENTE est, dans la littérature, la référence à l'anarchie comme expression d'un anticonformisme radical. Et, dans un ailleurs politique mal intentionné, tout aussi répandu demeure son corollaire, à savoir l'assertion que l'anarchie ne serait, finalement, qu'une esthétique du désastre et de la subversion généralisée. Évidemment réductrice, cette double vision offre au moins l'avantage de pointer deux vérités de base : le goût immodéré que les anarchistes manifestent pour la littérature et, quand ils s'y livrent, leur volonté de ne jamais séparer l'écriture de la vie. Cette vie qu'il faut absolument changer, comme il faut absolument transformer le monde. Au risque de la confusion bibliographique, c'est précisément cette idée de la non-séparation que nous avons souhaité traduire en adoptant pour titre de cet ouvrage L'Écriture et la vie, directement inspiré d'un célèbre livre de Jorge Semprun. Précisons : si, dans L'Écriture ou la vie, tout était dans le «ou» - autrement dit, pour Semprun, dans l'évocation d'un temps où se posa à lui la question du choix, tranché par le silence, entre écrire sur l'expérience concentrationnaire ou vivre une vie désencombrée de l'horreur mémorielle -, dans celui des trois auteurs qui font la trame de ce livre, tout est dans le «et», c'est-à-dire dans la permanente jonction entre l'acte de vivre et l'action d'écrire, entre la contingence et la transcendance, entre le «je» et le «nous», entre l'engagement et le dégagement. Comme si, pour eux, et chacun à leur manière - éminemment singulière -, vivre et écrire procédaient d'une même nécessité vitale, d'une même quête de transformation, d'un même mouvement d'éveil à la conscience. Chacun à leur manière, insistons... Car si Stig Dagerman (1923-1954), Georges Navel (1904-1993) et Armand Robin (1912-1961), nos trois inspirateurs, ont cherché, leur vie durant, les mots pour dire l'essentiel de leur propre vécu, mais aussi celui de leurs frères en humanité, ils l'ont fait sous des formes et dans des registres très différents. Le premier, journaliste et romancier, fut un écrivain de l'inquiétude et du paradoxe. Le deuxième, mémorialiste, un prosateur de la dignité ouvrière et de l'homme non divisé. Le troisième, poète, un tourmenteur de langage et un contempteur de la fausse parole.

 

Editeur : Les Editions Libertaires

 

Collection : À contretemps