Issac Puenté Amestoy

 

Origine : la Fondation Besnard www.fondation-besnard.org

 

   Isaac Puente Amestoy (1886-1936), fils de pharmacien, étudia et exerça la médecine et devint anarchiste entre 1920 et 1922. Il écrivit de nombreux articles sur la naturisme, la sexualité, tout en étant un membre actif de la CNT, et de la FAI -Fédération Anarchiste Ibérique. À ce titre il organisa avec Durruti, Mera, etc., un soulèvement dans une partie de l’Espagne en décembre 1933. En juillet 1936, Puente se trouve chez lui à Maeztu, près de Vitoria, médecin dans une zone tenue par les fascistes. Il semble que bien qu’étant caché, il se soit occupé de blessé, ce qui entraîna son arrestation en juillet. Malgré une tentative d’échange de prisonniers, il fut fusillé, comme des milliers d’autres, pendant l’été, le 1er septembre 1936 ( d’après Mikel Peciña).

 

Huit préjugés anti-révolutionnaires

 

(DR : les passages en gras et en italique)

 

Préjugé N°1 : attribuer un caractère passager aux crises

 

   Le Capital et l’État sont deux vieilles institutions en crise mondiale, progressive et incurable. Deux organismes qui ont dans leur propre décomposition, comme cela arrive toujours dans la Nature, le germe d’autres organismes qui les remplaceront. Dans la Nature, rien ne se crée et rien n’est détruit, tout se transforme. Le Capital s’étouffe dans ses propres détritus : le chômage croît sans arrêt parce que le Capital est incapable d’augmenter la consommation en proportion avec celle de la production industrielle. Les chômeurs représentent des forces révolutionnaires. La faim rend lâche un individu isolé, mais elle donne la colère et la bravoure à une collectivité. Les idées contestataires naissent et grandissent dans le prolétariat. L’État s’asphyxie dans son armature de force. À chaque fois il est contraint de créer plus de force répressive et plus de bureaucratie, en augmentant le poids mort du parasitisme, le budget qui gruge le contribuable. Lorsqu’une bâtisse est consolidée, c’est parce qu’elle risque de s’écrouler. La conscience individuelle, toujours plus en éveil, se heurte ouvertement aux limites de l’État. L’imminence de sa ruine l’a soudain obligé à modifier son évolution historique pour prendre des formes modérées et démocratiques ou se revêtir de fascisme en Italie et de dictature dans d’autres pays, et même en dictature du prolétariat en Russie. Ce sont des crises définitives qui opposent les forces inconciliables de la vieille institution du Capital et celles des revendications croissantes du prolétariat ; celles de l’institution plus ancienne encore de l’État et celles des aspirations libertaires des peuples. Ces dernières les remplaceront. Il est inutile de s’agripper aux vieux systèmes et d’essayer de trouver des arrangements, des replâtrages et des réformes, même si elles sont aussi séduisantes que celles d Henri George avec l’impôt unique, car elles viennent trop tard pour rajeunir un organisme caduc. Il faut penser à ce qui lutte pour apparaître, qui veut remplacer ce qui doit disparaître, les forces en germe qui cherchent leur place dans la vie sociale.

 

 

Préjugé N°2 Supposer que le Communisme libertaire est le fruit de l’ignorance

 

   Parce qu’il est proposé par des gens qui ont une réputation d’ignorance et d’incultes, par des gens sans titres universitaires, on suppose que le Communisme libertaire est une solution simpliste qui ignore la complexité de la vie et les difficultés inhérentes à un changement de cette envergure. Ce préjugé implique celui que nous mentionnerons ensuite. Collectivement, le prolétariat a plus de connaissance de la sociologie que les secteurs intellectuels, et par conséquent, plus de vue sur les solutions. Ainsi, par exemple, les médecins, les avocats, les pharmaciens ne trouvent d’autre solution au problème du surnombre dans leur profession que la limitation de l’entrée dans les facultés, en disant : les places sont prises, il n’y en a plus. Ils refusent d’autres carrières, les protestations tapageuses, les nouvelles générations qui naissent et vont toujours plus nombreuses dans les amphithéâtres. Voilà pour sûr une solution simpliste, absurde, idiote, indigne de ceux qui se prétendent supérieurs aux autres. Les ouvriers, par contre, osent proposer, selon ce qu’ils ont glané dans les livres de sociologie, des solutions qui ne se limitent pas à une classe, à la génération d’une classe, mais à toutes les classes de la société. Une solution qui a été tracée par des sociologues documentés sur le terrain scientifique et philosophique, et qui peut faire face aujourd’hui à toutes les solutions théoriques du problème social en garantissant le pain et la culture à tous les hommes. Si cette solution est présentée par des ignorants, c’est précisément parce que les intellectuels, prétendument savants, l’ignorent. Et si le prolétariat la défend c’est parce que collectivement, il a une vision plus juste de l’avenir et une vision plus large que toutes les classes intellectuelles réunies.

 

 

Préjugé N°3 : l’aristocratie intellectuelle

 

   Le peuple est considéré comme incapable de vivre librement et ayant, donc, besoin d’une tutelle. Et les intellectuels veulent, au-dessus de lui, profiter de privilèges aristocratiques, comme ceux dont jouissait la noblesse jusqu’à maintenant. Ils prétendent devenir les dirigeants et les tuteurs du peuple.

 

   Tout ce qui brille n’est pas or. Et la valeur intellectuelle de tous ceux qui sont condamnés à être privés de savoir n’est pas dédaignable. De nombreux intellectuels n’arrivent pas à se détacher de la masse vulgaire, même avec tous leurs diplômes. Et à 1’inverse, beaucoup de travailleurs atteignent le niveau des intellectuels par la seule force de leur savoir. La préparation universitaire à 1’exercice d’une profession ne veut pas dire qu’on acquiert une quelconque supériorité, étant donné qu’elle ne vient pas de la libre concurrence, mais des privilèges économiques. Ce que nous appelons le bon sens, la rapidité de juger, la capacité de deviner, l’initiative et 1’originalité, ne se vend pas à l’université, et les intellectuels, tout comme les analphabètes, en sont dotés. Une mentalité qui veut se cultiver, en dépit de toute son inculture sauvage, est préférable aux esprits empoisonnés par les préjugés et ankylosés par la routine du savoir. La culture de nos intellectuels ne les empêche pas d’avoir un sentiment inculte de leur dignité, qui brille en revanche parfois magnifiquement chez des gens considérés frustres. Une carrière ne donne pas plus d’appétit, de corpulence, de famille et de maladies qu’un métier manuel. La supériorité des intellectuels n’est donc que professionnelle. Ce n’est que de façon simpliste et puérile qu’on peut justifier que les intellectuels dirigent ceux qui ne le sont pas.

 

 

Préjugé N°4 : nous attribuer, à nous non intellectuels, du mépris pour l’art, la science ou la culture

 

   Nous n’arrivons pas à comprendre que ces trois activités doivent nécessairement, pour briller, reposer sur la misère ou sur l’esclavage humain. A notre avis, elles sont incompatibles avec cette douleur évitable. Si pour briller elles ont besoin du contraste de la laideur, de l’ignorance et de l’inculture, nous pouvons nous opposer à elles, sans peur de faire un sacrilège. On n’achète pas avec de l’argent, on ne conquiert pas par le pouvoir, 1’art, la science ou la culture. Au contraire, si ces branches représentent la dignité, elles doivent repousser toute domination et toute compromission. Elles naissent du dévouement artistique, de l’aptitude et du désir de recherche et du goût pour la perfection. Mais ce ne sont ni les mécènes ni les Césars qui les animent. Elles jaillissent spontanément partout, et elles ont besoin de ne pas avoir d’obstacles Elles sont le fruit des êtres humains, et il est sot de croire que l’on contribue à les créer, en instaurant par le biais du gouvernement, un bureau d’inventions ou des prix pour la culture. Lorsque l’ouvrier veut du pain et réclame la justice, essaie de s’émanciper et qu’il s’entend dire qu’il va abîmer l’art, la science ou la culture, il est normal qu’il devienne iconoclaste et qu’il abatte d’un coup l’idole intangible qui sert à le tenir en esclavage et dans la misère. Qui a dit que l’art, la science et la culture souffriront de l’apparition du bien-être et de la jouissance de la liberté ?

 

 

Préjugé N°5 : l’incapacité de structurer la nouvelle vie

 

La nouvelle organisation de l’économie a besoin de la collaboration technique de l’ouvrier spécialisé et du simple travailleur. De même qu’aujourd’hui les forces révolutionnaires collaborent à la production, demain il en sera de même avec tous. Il ne faut donc pas juger la nouvelle vie selon les capacités qui existent dans la collectivité entière. Ce qui pousse le technicien à travailler, c’est l’obligation économique et non l’amour de la bourgeoisie. Ce qui incitera demain tous à coopérer à la production ce sera également l’obligation économique qui s’exercera sur tous les citoyens aptes à cela. Nous ne faisons pas seulement confiance à ceux qui le feront par dévouement ou par vertu. Nous n’avons donc pas à éblouir le monde par nos capacités et nos dons extraordinaires, qui seraient alors aussi faux que ceux des politiciens. Nous ne proposons pas de racheter quiconque. Nous proposons un régime où l’esclavage ne sera pas nécessaire pour faire produire l’homme, ou la misère pour le faire succomber devant l’avarice du Capital. 0ù il n’y aura pas le gouvernement des caprices ou des avantages particuliers, mais où nous contribuerons tous à l’harmonie de l’ensemble, chacun en travaillant, et selon la mesure de nos forces et de nos aptitudes.

 

 

Préjugé N°6 : la croyance dans la nécessité d’un architecte social

 

   C’est un préjugé créé par la politique que de croire que la société a besoin d’un pouvoir ordonnateur, ou bien que la foule irait de toute part, s’il n’y avait pas les flics pour l’en empêcher. Ce qui maintient les sociétés humaines ce n’est pas l’obligation qu’impose le pouvoir ou les prévisions intelligentes de leurs gouvernants, mais 1’instinct de sociabilité et la nécessité de l’entraide. Les gouvernants aiment se parer de ces mérites faux. Les sociétés tendent, de plus, à adopter des formes chaque fois plus parfaites, non parce que c’est la volonté des dirigeants, mais à cause de la tendance spontanée à le faire des individus qui les composent et à cause d’un désir inné à tout groupement humain. Ce même mirage nous fait attribuer aux soins d’un père la croissance et le développement d’un enfant, comme si c’était à cause de l’influence des autres que l’on croît et que l’on réussit. La croissance et le développement apparaissent toujours chez les enfants sans l’aide de personne. Ce qu’il faut c’est qu’on n’y fasse pas obstacle. La tendance naturelle se manifeste également dans l’éducation. L’instituteur peut s’attribuer l’aptitude de l’enfant à assimiler et à se former, mais il est certain que l’enfant s’instruit également sans que personne ne le dirige, du moment qu’on ne le gêne pas. Et dans la pédagogie rationnelle, le maître le meilleur est celui qui est convaincu par la simplicité biologique qui consiste à ouvrir la voie et à écarter les obstacles pour que l’enfant assimile des connaissances. L’autodidacte nous démontre que le maître n’est pas indispensable.

 

   Nous pouvons en dire autant de la médecine. Le docteur peut s’attribuer la guérison d’un malade et le public peut le croire. Mais ce qui guérit une maladie, c’est la tendance spontanée de l’organisme à rétablir son équilibre. Le médecin agit au mieux lorsque, également avec la simplicité biologique, il se contente de préparer la voie aux défenses naturelles. Bien des fois le malade guérit malgré le médecin.

 

   Pour que les sociétés humaines s’organisent et se perfectionnent, il est inutile que quelqu’un s’y attache, il suffit de ne pas créer d’obstacle. C’est de la bêtise que prétendre améliorer la vie humaine en remplaçant par des astuces et le bâton du pouvoir les tendances spontanées des hommes. Avec simplicité biologique, nous les anarchistes nous demandons que la voie des tendances et des instincts organisationnels soit libres.

 

 

Préjugé N°7 : préférer la connaissance à l’expérience

 

Autant vouloir que l’habileté précède l’entraînement, la justesse, les tentatives.

 

On nous demande dès le départ un régime parfait, qui sera la garantie de ce que les choses évolueront de même, sans tâtonnement ni bredouillement. S’il nous fallait apprendre avant d’appliquer, l’apprentissage n’en finirait jamais. L’enfant ne saurait marcher ni faire du vélo. Dans la vie, au contraire, c’est juste 1’opposé. On commence par se décider à agir, et on apprend dans la foulée. Le médecin commence à exercer sans dominer son sujet, qu’il acquiert à force d’erreurs, d’à-coups et d’échecs bien souvent. Sans avoir appris à gérer son budget, une maîtresse de maison finit par nourrir sa famille avec un salaire insuffisant. Un spécialiste se forme en sortant progressivement de sa gaucherie.

 

C’est en vivant en Communisme Libertaire que nous apprendrons à l’appliquer. C’est en l’implantant que nous montrerons ses points faibles. Si nous étions des politiciens, nous décririons un vrai paradis. Mais comme nous sommes des hommes et que nous savons ce que vaut l’être humain, nous faisons confiance à l’homme qui apprend à marcher selon la seule façon possible : en allant de l’avant.

 

 

Préjugé N°8 : la médiation des politiciens

 

   Le pire de tous les préjugés est de croire qu’un idéal peut être réalisé par l’intermédiaire de certains hommes, même s’ils ne veulent pas se dire politiciens. Le politicien se borne à écrire un titre sur la façade d’un régime et à rédiger les nouveaux postulats de la constitution. C’est ainsi qu’on a pu appeler communisme ce qui se passe en Russie, et République des Travailleurs, l’Espagne où le nombre de travailleurs de toutes les classes est de onze millions. Si le Communisme libertaire devait être fait par les politiciens, nous devrions nous contenter d’un régime qui n’aurait rien de communiste ni de libertaire. À l’action politique, escamoteuse et trompeuse, nous opposons l’action directe, qui n’est que la réalisation immédiate de 1’idéal, devenu tangible et réel, et non pas une fiction écrite, insaisissable même comme lointaine promesse. Il s’agit de la mise en pratique d’un accord collectif par la collectivité elle-même, sans s’en remettre à aucun messie ou intermédiaire.

 

   Le Communisme libertaire sera réalisable dans la mesure où l’action directe interviendra, sans utiliser de médiateur. Le Communisme libertaire se base sur l’organisation économique de la société, l’intérêt économique étant le seul lien d’union recherché entre les individus, car c’est le seul sur lequel ils sont tous d’accord. L’organisations sociale n’a pas d’autre finalité que de mettre en commun tout ce qui constitue la richesse nationale, c’est-à-dire les moyens et les outils de production et leurs produits, de rendre commune également l’obligation de contribuer à la production, chacun selon ses efforts ou ses aptitudes ; de se charger ensuite de distribuer les produits à tous selon les besoins individuels. Tout ce qui n’est pas fonction économique ou activité économique reste en marge de l’organisation et de son contrôle ; à la disposition, par conséquent, des initiatives et des activités des particuliers.

 

 

In « Le Communisme libertaire » édité par la CNT sous le titre de « Finalidad de la CNT : el Comunismo Libertario ».

 

Groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste

 

Frank Mintz (mai 2005)