Makhno

 

   Nestor Ivanovitch Makhno, né le 26 octobre 1888 à Houliaïpole (oblast de Zaporijia) et mort à Paris (20e arrondissement) le 25 juillet 1934, est un communiste libertaire fondateur de l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, après la révolution d'Octobre et jusqu'en 1921, combat à la fois les Armées blanches tsaristes et l'Armée rouge bolchévique. En 1910, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour « activités terroristes ». Libéré après la révolution de Février, il rentre à Gouliaï-Polié et participe à l'organisation des soviets de paysans et d'ouvriers. En 1918, après la signature du Traité de Brest-Litovsk qui livre l'Ukraine à l'Allemagne, il organise un mouvement de résistance armée qui poursuit les combats contre l’Armée des volontaires du général blanc Anton Dénikine. En 1919, les groupes de guérilla se transforment en une véritable armée, la Makhnovchtchina qui compte jusqu'à 50 000 hommes. Pour combattre les Armées blanches, il s'allie avec l'Armée rouge qui se retourne finalement contre lui en 1920. En 1921, vaincu, il fuit la Russie. Expulsé de plusieurs pays européens, il s'installe finalement en 1925 à Paris, où pour survivre il est contraint de travailler comme ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt. En 1926, il est l'un des cinq auteurs de la « Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes » d'inspiration communiste libertaire, qui s'oppose à la synthèse anarchiste défendue par Voline et Sébastien Faure. Il meurt le 25 juillet 1934 et est incinéré au cimetière du Père-Lachaise en présence de centaines de personnes dont Voline qui prononce son éloge funèbre. Nestor Makhno est le cinquième fils d’une famille d'anciens serfs, paysans pauvres d'Ukraine orientale, berceau des cosaques zaporogues. Son père meurt alors qu'il n'a que dix mois. Son enfance est marquée par une grande misère. Dès l'âge de sept ans, il travaille comme berger. À huit ans, il va à l'école l'hiver et travaille l'été. Il quitte définitivement l'école à douze ans et est ouvrier agricole à plein temps sur les terres de la noblesse et dans les fermes des koulaks, les paysans riches, souvent des colons allemands. Il prend rapidement conscience de l'injustice dont les siens sont victimes. À l'âge de treize ans, il assiste à une correction musclée donnée par ses jeunes maîtres à un garçon d'écurie. Il court alors chercher de l'aide auprès du premier garçon d'écurie, Batko Ivan, qui se rue sur les deux hommes. Tous les employés demandent alors leur compte auprès du propriétaire qui prend peur. Cette première révolte marque profondément le jeune Makhno. À l'âge de dix-sept ans, il travaille, d'abord comme apprenti peintre, puis comme ouvrier dans une fonderie. Pendant la Révolution russe de 1905, il est actif localement à Houliaïpole , où le régime envoie un détachement de gendarmes à cheval qui réprime les rassemblements populaires, fouette ceux qui sont pris dans les rues et bat les prisonniers à coups de crosse. À 16 ans, il rejoint l'"Union des laboureurs pauvres", un groupe de jeunes révolutionnaires qui se réclame du communisme libertaire et s'oppose par l'action directe à la terreur gouvernementale, notamment aux moyens des « expropriations »7 et de la redistribution de biens confisqués aux riches. Comme nombre d'anarchistes de l'Empire russe, ils veulent répondre à la répression tsariste par la « Terreur noire ». Ce groupe est animé par Waldemar Antoni, d'origine tchèque, qui apporte à ces jeunes faiblement cultivés les livres de Bakounine, Kropotkine et Proudhon ainsi que des livres de culture générale, dont l'astronomie qui les passionne. En réaction aux succès de ce groupe, les propriétaires créent leur propre mouvement « l'Union des Russes véritables ». Ils se trouvent un bouc émissaire et guidés par leur slogan « tue le youpin, sauve la Russie » organisent des pogromes. l'Union des laboureurs pauvres combat ce mouvement et le détruit, « ce fut notre première victoire » note Makhno dans ses mémoires. À la fin 1906 et en 1907, la répression s'abat sur le groupe. Makhno est arrêté et accusé d'assassinats politiques, mais libéré faute de preuves. En 1908, à la suite de la dénonciation d'un informateur infiltré dans le groupe par la police, il est arrêté et incarcéré. En mars 1910, Makhno et treize de ses camarades sont jugés par un tribunal militaire. Il est condamné à la peine de mort par pendaison. En raison de son jeune âge et des efforts de sa mère, la peine est commuée en réclusion à perpétuité assortie de travaux forcés. Il est incarcéré à la prison de Boutyrka, qui est « à cette époque, une sorte d'université révolutionnaire ». Il y étudie notamment Bakounine, Kropotkine et son concept d'entraide. Il rencontre Piotr Archinov avec qui il parle beaucoup. En raison de son caractère peu conciliant, Makhno est régulièrement enchaîné et mis au cachot. Cette expérience explique sa haine des prisons et, plus tard, pendant la guerre civile, en entrant dans une ville nouvellement conquise, son premier geste est de libérer tous les prisonniers et de détruire la prison. Grâce à la révolution de Février, le 2 mars 1917, après huit ans et huit mois de prison, Makhno est libéré en même temps que tous les autres prisonniers politiques. Fin mars 1917, il retourne à Houliaïpole où il est bien accueilli. Après ses années de prison, la souffrance, mais aussi l'étude, Makhno n'est plus un jeune militant inexpérimenté, mais un anarchiste qui a éprouvé sa volonté et forgé des idées précises sur la lutte révolutionnaire. Témoin de l'attitude dominatrice des intellectuels, il ne croit pas en l'honnêteté des hommes politiques. Il retrouve ses anciens camarades et les convainc d'agir immédiatement en organisant les paysans et les ouvriers. Favorisant la concertation et la conscientisation, au cours d'une multitudes de réunions et d'élections furent discutés : ce qu'est une coopérative, une commune, une union, un délégué, le rôle d'un soviet, et faut-il prendre les terres et que veut dire prendre les terres. Le 29 mars 1917, une union professionnelle des ouvriers agricoles, l'Union des paysans, est fondée et les paysans refusent de payer le loyer aux propriétaires. Makhno intervient également dans la grève victorieuse d'une usine appartenant à son ancien patron et dans l'organisation du syndicat local des charpentiers et des ouvriers métallurgistes dont il est nommé président. Du 5 au 7 août, à Houliaïpole, une assemblée régionale décide de réorganiser les syndicats paysans en un soviet des délégués, paysans et travailleurs. Makhno recrute une petite troupe de paysans armés et entreprend d’exproprier les aristocrates locaux et de distribuer les terres aux paysans pauvres. Mais le projet est retardé par l'opposition des propriétaires fonciers et des koulaks qui s'organisent et font appel aux autorités provisoires de Moscou. Le 29 août, en urgence alors que le général Kornilov tente de prendre le pouvoir à Petrograd, le soviet de Houliaïpole forme un Comité pour le salut de la révolution dont Makhno est nommé responsable. Le lendemain, ce Comité décide l'abolition des privilèges et de désarmer les propriétaires afin de préparer les expropriations et d'appliquer le décret sur la terre tel qu'il avait été discuté à Houliaïpole pendant des mois. Le 25 septembre, le congrès des soviets et organisations paysannes convoque les grands propriétaires et les koulaks, munis de leurs titre de propriété (terre, élevage et équipement) qui sont saisis. Un inventaire est dressé et partagé de façon égalitaire, y compris avec les anciens propriétaires. La propriété foncière est transformée en propriété sociale. Le principe veut que personne ne possède plus de terre qu'il n'est capable de cultiver seul, sans recourir à des salariés. Cette action d'expropriation et de redistribution des terres, réalisée dans la concertation anticipe l'autre décret sur la terre promulgué le 26 octobre 1917 et que le parti bolchévique arrivé au pouvoir imposera de façon violente. Makhno veut construire un nouvel ordre social « où il n'y aurait ni esclavage ni mensonge, ni honte, ni divinités méprisables, ni chaînes, où l'on ne pourrait acheter ni l'amour ni l'espace, où il n'y aurait que la vérité et la sincérité des hommes ». Sur un territoire de deux millions et demi d'habitants affranchi de tout pouvoir étatique, les insurgés forment des communes agraires autonomes dotées des organes d'une démocratie directe : soviets libres et comités de base. Les terres, les usines et les ateliers sont expropriés avant d'être collectivisés et pour certains autogérés. Des communes sont créées sur la base du volontarisme, de l'égalité et la solidarité. En 1918, fort de son succès à Gouliaï-Polié sa réputation grandit. « Bientôt, Makhno devint le point de ralliement de tous les insurgés », écrit Voline. Makhno voit se rassembler autour de lui les autres détachements de résistants. En octobre, le plus important le rejoint, c'est celui du cheminot Victor Belach, Makhno lui confie la responsabilité de fédérer cette armée composite et d'en être le chef d'état-major. Ainsi est créée l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, aussi appelée Makhnovchtchina, qui combat avec succès les forces ukrainiennes de Petlioura ainsi que les armées blanches. L'armée insurrectionnelle paysanne pratique la tactique de la guérilla et est remarquablement mobile. Elle est organisée sur les bases, spécifiquement libertaires, du volontariat : tous les gradés sont élus par les soldats et la discipline est librement consentie. Ces règles sont observées par tous. Après la victoire contre les Blancs, l'Armée rouge qui a passé trois alliances tactiques temporaires avec Makhno, a désormais les mains libres et se retourne contre lui. En août 1921, après des mois de combats acharnés contre les bolchéviques, Makhno quitte l'Ukraine et franchit la frontière roumaine. Pour les communistes libertaires, la Makhnovchtchina est un symbole du combat pour un communisme non autoritaire. Sa défaite face à l’Armée rouge est celle du communisme non autoritaire face au communisme totalitaire établi à partir de 1918 par les Bolcheviques.