Martin BUBER

 

   Martin Mordekhaï Buber naît dans une famille juive viennoise plutôt assimilée. Il reçut une éducation complète, et pour le moins polyglotte : on parlait à la maison yiddish et allemand, il apprit l'hébreu et le français dans son enfance, ainsi que le polonais au cours de ses études secondaires. En 1896, il part étudier la philologie germanique et l'histoire de l'art à Vienne. En 1898, il adhère au mouvement sioniste et en sera un membre actif et engagé. Un différend l'oppose à Theodor Herzl quant à la voie, tant politique que culturelle, que devrait prendre le sionisme. En 1902, Martin Buber édite le magazine Der Jude qui devient le plus renommé du mouvement. En 1906, il publie Die Geschichten des Rabbi Nachman, recueil sur rabbi Nahman de Bratslav, figure du mouvement hassidique, dont Martin Buber tente de renouveler le message et la portée. En 1908, avec les anarchistes Gustav Landauer, Erich Mühsam et Margarethe Faas-Hardegger, il est parmi les fondateurs du Sozialistischer Bund. En 1908, il publie Die Legende des Baalschem (La Légende du Baal Shem Tov), fondateur du hassidisme. Il quitte l'Allemagne en 1938 pour s'installer à Jérusalem. On lui offre une chaire à l'université hébraïque de Jérusalem, où il donne cours d'anthropologie et de sociologie. Il meurt en 1965 à Jérusalem.

 

Origine : A contretemps

Bulletin de critique bibliographique

 

http://acontretemps.org/

 

 

Sur Gustav Landauer

 

Extraits de l’article mis en ligne le 4 mars 2016

 (DR : les passages en gras et en italique)

 

    Il a dit un jour de Walt Whitmann, le poète de la démocratie héroïque qu’il a traduit, que comme Proudhon (avec lequel il a bien des affinités spirituelles), Whitmann unit à la fois l’esprit conservateur et l’esprit révolutionnaire, l’individualisme et le socialisme. On peut en dire autant de Landauer. Ce qu’il a en tête, c’est finalement un conservatisme révolutionnaire : un choix révolutionnaire des éléments de l’être social qui méritent d’être conservés et qui sont valables pour une nouvelle construction.

 

   C’est à cette seule condition qu’on peut comprendre Landauer comme un révolutionnaire. Issu d’une famille juive et bourgeoise du sud-ouest de l’Allemagne, il était incomparablement plus proche que Marx des prolétaires et de la vie prolétarienne. Le clan marxiste n’a jamais cessé de lui reprocher ses propositions d’une colonie socialiste, comme une invitation à fuir le monde de l’exploitation humaine et la lutte impitoyable contre lui, pour se retirer sur une île bienheureuse d’où tous ces événements effroyables pourraient être observés passivement. Aucun reproche plus faux ne peut lui être fait. Tout ce que Landauer pensait et planifiait, disait et écrivait (même quand il s’agissait de Shakespeare ou de la mystique allemande), tout ce qu’il projetait pour la construction d’une réalité socialiste, était pour lui plongé dans la grande foi en la révolution et le grand désir qu’il en avait. « Voulons-nous en effet nous retirer dans le bonheur ? », écrit-il dans une lettre (1911). « Voulons-nous notre vie pour nous-mêmes ? Ne voulons-nous pas au contraire pour les peuples faire le possible et souhaiter l’impossible ? Ne voulons-nous pas tout, la révolution ? » Mais cette lutte qui s’étend tout au long des temps pour la libération, et qu’il nomme révolution, ne peut porter son fruit que lorsque « nous sommes saisis par l’esprit, qui s’appelle non révolution, mais régénération ». Au milieu de cette longue révolution, les révolutions particulières paraissent à Landauer un bain de feu de l’esprit, dès l’instant que la révolution prend elle-même son sens ultime de régénération. « Dans le feu, l’enthousiasme et la fraternité de ces mouvements agressifs, écrit Landauer dans le livre La Révolution qu’il rédigea en 1907 sur ma demande, s’éveille toujours l’image et le sentiment d’une unification positive grâce à la qualité du lien, grâce à l’amour qui est force ; sans cette régénération passagère, nous ne pourrions plus continuer de vivre, nous serions condamnés à sombrer. » Il s’agit, néanmoins, de reconnaître sans se troubler que : « Bien que l’utopie soit excessivement belle – d’une beauté qui tient moins, il est vrai, à ce qu’elle dit qu’à sa manière de le dire –, ce que la révolution atteint est précisément aussi sa fin, qui ne se différencie pas énormément de ce qui existait auparavant. » La force de la révolution réside dans la rébellion et la négation, elle n’est pas capable de résoudre les problèmes sociaux par ses moyens politiques. « Mais, poursuit ainsi Landauer en parlant de la Révolution française, lorsqu’une révolution tombe dans une situation aussi effrayante que celle d’être entourée d’ennemis à l’intérieur comme à l’extérieur, les forces encore vives de la négation et de la destruction ne peuvent plus faire autrement que se tourner vers l’intérieur et se battre contre elles-mêmes. Le fanatisme et la passion se changent en méfiance et bientôt en goût du sang ou du moins en indifférence devant la terreur causée par le fait de tuer. Or cette terreur fondée sur la mort devient rapidement la seule possibilité pour les maîtres du jour au pouvoir de maintenir leur situation provisoire. » Ainsi arrive-t-il, ce qu’écrivit dix ans plus tard Landauer, toujours à propos de la même révolution et sans avoir changé d’avis, « que ses plus fervents représentants (et peu importe le camp dans lequel ils furent finalement jetés par les vagues de la tempête) croyaient et voulaient dans leurs heures les plus pures que la révolution conduise l’humanité à une renaissance ; mais d’une façon ou d’une autre cette renaissance échoua, du même coup ils se gênèrent mutuellement et s’imputèrent les uns aux autres la faute par laquelle la révolution s’était alliée à la guerre, à la violence, à l’organisation dictatoriale et l’oppression autoritaire, en un mot au politique ». Entre ces deux propos, au seuil de la Première Guerre mondiale, en juillet 1914, il exprime le même point de vue critique sous une forme particulièrement actuelle. « Ne cédons pas au doute, écrit-il, c’est de nos jours, dans tous les pays, un fait que les agitations révolutionnaires, lorsque nous en regardons les résultats, n’ont finalement servi qu’à l’accroissement du pouvoir national-capitaliste que nous appelons impérialisme : les agitations révolutionnaires, même si elles étaient à l’origine peintes aux couleurs socialistes, sont néanmoins introduites par la souplesse d’un Napoléon, d’un Cavour ou d’un Bismarck dans le courant de la politique, parce que toutes ces insurrections ne peuvent être effectivement qu’un moyen de révolution politique ou de guerre nationale, mais absolument pas un moyen de transformation socialiste, parce que les socialistes comme des romantiques se servent en réalité des moyens de leurs ennemis et ne pratiquent pas plus qu’ils ne connaissent le moyen de réaliser le nouveau peuple et la nouvelle humanité. » Mais dès 1907, Landauer, en s’appuyant sur Proudhon, avait tiré la conclusion de ces réflexions. « Le temps viendra, écrit-il, où l’on verra plus clairement qu’aujourd’hui ce que Proudhon, le plus grand de tous les socialistes, a expliqué en termes incomparables, quoique aujourd’hui oubliés : la révolution sociale ne ressemble pas du tout à la révolution politique, bien qu’elle ne puisse vivre et durer sans un grand nombre de révolutions politiques : elle est une construction pacifique, une organisation qui part d’un nouvel esprit pour parvenir à un esprit nouveau et rien d’autre. » Et plus loin : « Pourtant, Gottfried Keller [1] l’a dit : “L’ultime victoire de la liberté sera desséchée.” Les révolutions politiques libéreront le sol, au sens littéral et selon toutes les acceptions de ce mot, mais en même temps seront également préparées les institutions au sein desquelles pourra vivre la fédération des sociétés économiques qui est destinée à délivrer l’esprit retenu captif derrière les grilles de l’État. » Cependant, cette préparation, la réelle « transformation de la société, peut seulement venir dans l’amour, le travail et le silence ». Il est donc évident que l’esprit qui doit être « délivré » doit être déjà vivant chez les hommes dans une mesure suffisante à une telle préparation, afin qu’ils puissent élaborer les institutions et accomplir pour eux la révolution comme libération du sol. Landauer à nouveau en appelle à Proudhon. Lors de la révolution de 1848, il a dit aux révolutionnaires : « Vous les révolutionnaires, si vous faites cela, vous opérerez un grand changement. » Déçu, il a eu plus tard autre chose à faire qu’à répéter les paroles de la révolution. « Tout a son temps, et chaque temps après la révolution est un temps avant la révolution pour tous ceux dont la vie n’en est pas restée au grand moment du passé. Proudhon continua de vivre, bien qu’il saignât de plus d’une blessure. Il s’est alors demandé : “si vous faites cela, ai-je dit – mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?” Il a trouvé la réponse et l’a consignée dans son œuvre postérieure, la réponse qui veut dire en clair : “parce que l’esprit a failli en vous”. »

 

   De nouveau nous sommes redevables à Landauer d’un éclaircissement essentiel en rapport avec Kropotkine. Pour que la révolution politique puisse servir la révolution sociale, trois conditions sont nécessaires. La première : les révolutionnaires doivent être fermement résolus à libérer le sol pour constituer le bien disponible à la communauté et l’aménager ensuite en une confédération de sociétés. La deuxième : le bien de la communauté doit être préparé dans des institutions de telle manière qu’il puisse aussi être aménagé selon la libération du sol. La troisième : une telle préparation doit être menée dans un véritable esprit de communauté.

 

   Cette troisième condition, l’ « esprit », aucun des premiers socialistes n’en a reconnu l’importance pour la nouvelle évolution sociale aussi profondément que Landauer. Nous devons seulement réaliser ce que cela signifie – en supposant à vrai dire que nous croyons pouvoir comprendre la réalité spirituelle non comme le produit et le reflet de la réalité matérielle, en tant que pure « conscience » déterminée par un « être » qui peut être saisi dans les rapports économico-techniques, mais comme entité sui generis en étroit rapport d’échange avec l’être social, sans qu’elle puisse pour autant être suffisamment expliquée sur n’importe quel point à partir de ce dernier.

 

« Un haut niveau de civilisation, dit Landauer, est atteint là où des figures sociales variées, exclusives et coexistant indépendamment les unes à côté des autres, sont toutes ensemble pénétrées d’un esprit homogène qui ne réside pas plus en elles qu’il n’en provient, mais règne sur elles comme une chose autonome et naturelle. Autrement dit : un haut niveau de civilisation se produit là où l’unité dans la diversité des formes d’organisation et des figures supra-individuelles, au lieu d’être un lien extérieur fondé sur la force, se trouve être un esprit qui réside chez les individus et se manifeste au-delà des intérêts matériels et terrestres. » Comme exemple, Landauer cite le Moyen Âge chrétien (c’est en effet la seule époque dans l’histoire de l’Occident qui puisse être comparée de ce point de vue à la grande civilisation de l’Orient). Il ne le voit représenté ni par telle ou telle forme de la vie communautaire, comme la coopérative de village, les guildes, corporations et confréries de professions, les ligues de villes, ni même par le système féodal, par les églises et cloîtres, par les ligues de chevalerie – mais caractérisé seulement par cet « ensemble d’éléments autonomes s’interpénétrant réciproquement » en une « société des sociétés ». Ce qui harmonisait toutes ces formations différenciées de multiples façons et « les assemblait en direction d’une unité supérieure, comme en hauteur, en une sorte de pyramide dont le sommet n’était pas ce qui dominait, et restait invisible dans les airs, c’était l’esprit qui affluait du caractère et de l’âme des individus dans toutes ces figures, puis à nouveau refluait de là sur les hommes pour leur donner de nouvelles forces ». Peut-on proclamer cet esprit en un temps comme le nôtre, « temps d’absence de l’esprit et donc de violence ; temps d’absence de l’esprit et donc d’individualisme exacerbé ; temps d’individualisme et donc d’atomisation, de masses déracinées et réduites en poussière ; temps sans esprit et donc sans vérité » ? C’est « un temps de décadence et donc de transition ». Parce qu’il en est ainsi, c’est en ce temps et précisément en lui que l’esprit sera conjuré de réapparaître. De telles conjurations sont les révolutions. Mais ce qui prépare la place à cet esprit, c’est la réalisation. « De même que les coopératives de district et tant d’autres institutions de stratification et d’unification existaient déjà avant l’esprit qui ne devait les remplir qu’ensuite en leur donnant la signification qu’elles revêtirent à l’époque chrétienne, de même qu’il existe déjà une façon de marcher avant que les jambes ne soient là et que c’est elle qui crée et forme les jambes, de même ce n’est pas l’esprit qui nous mettra sur le chemin, mais bien notre chemin qui le fera se lever en nous. » Mais ce chemin va dans le sens de cette réalisation, « du fait que les hommes qui en sont venus à la conscience de l’impossibilité intrinsèque de vivre ainsi plus longtemps se réunissent en associations et mettent leur travail au service de leur consommation. Dans des colonies, des coopératives, parmi les privations ». L’esprit qui anime ces personnes et les conduit sur leur chemin commun, peut sur ce chemin et sur lui seul se transformer en un nouvel esprit commun. « Nous socialistes, nous voulons donner à l’esprit la nature et la réalité en sorte que, comme esprit unifiant, il conduise les hommes à leur communauté. Nous socialistes, nous voulons rendre l’esprit sensible et corporel, nous voulons le mettre en œuvre et par là précisément nous spiritualiserons nos sens et notre vie terrestre. » Mais pour que cela arrive, le feu de l’esprit doit être soigneusement gardé dans les colonies en sorte qu’il ne s’éteigne pas. C’est seulement par cet esprit vivant que ces colonies sont une réalisation ; sans lui elles sont une image trompeuse. Mais si l’esprit vit en elles, il peut alors souffler à partir d’elles sur le monde et pénétrer ainsi dans toutes les entreprises de coopération et d’association qui sans lui seraient des coquilles vides, des organisations poursuivant un but sans but. « Nous voulons amener les coopératives, qui sont la forme socialiste sans esprit, et les syndicats, qui sont le courage sans but, au socialisme et aux grandes tentatives. » Le socialisme, dit Landauer en 1915, c’est « la tentative d’amener la vie commune des hommes à une union dans la liberté à partir d’un esprit commun, c’est-à-dire à la religion ». C’est probablement le seul passage où cet homme, qui refusait opiniâtrement toute la symbolique religieuse de notre temps ainsi que toute sa confession religieuse, emploie le mot « religion » en ce sens positif et noble – il l’emploie pour exprimer ce à quoi il aspire : une union dans la liberté à partir d’un esprit commun.

 

   Ce que nous ne devons pas attendre, ce que nous devons « tenter », il nous faut commencer par là. Landauer qui aspire à cet esprit commun sait qu’il n’y a pas place pour celui-ci sans la terre, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir place pour lui que dans la mesure où le sol devient une nouvelle fois porteur de la vie et du travail communautaire des hommes. « Le combat du socialisme est un combat pour le sol. » Mais pour que se produise cette grande transformation dans le régime de la propriété foncière – comme il est dit dans les douze articles de la Ligue des socialistes fondée par Landauer –, « les hommes qui travaillent seulement sur la base des institutions de l’esprit commun, qui est le capital du socialisme, doivent créer et montrer de manière exemplaire autant de réalité socialiste que cela leur est possible en proportion de leur nombre et de leur énergie ». On peut commencer par là. « Rien ne peut empêcher les consommateurs unis de travailler pour eux-mêmes avec l’aide de leur crédit mutuel, de se construire des usines, des ateliers, des maisons, et d’acquérir le sol ; rien, si seulement ils veulent et commencent. » Tel est le visage de la communauté, la « figure fondamentale » de la nouvelle société dont rêve Landauer, le visage du village socialiste. « Un village socialiste avec des ateliers et des fabriques villageoises », dit Landauer en 1909 poursuivant la pensée de Kropotkine, « avec des prairies, des champs, des jardins, du gros et du petit bétail, des volailles – vous prolétaires des grandes villes, habituez-vous à cette pensée : si étrange et bizarre qu’elle puisse vous paraître, c’est là le seul commencement d’un socialisme réel qui vous soit laissé. » De ce commencement en apparence si modeste, de son surgissement ou de son absence, dépend pour une part essentielle que la révolution puisse trouver à son début quelque chose pour lequel elle doit acquérir par la lutte espace et pouvoir – cela même que l’heure révolutionnaire précisément serait incapable de créer. Mais qu’elle trouve à son début cette chose et lui assurer son plein épanouissement, de cela dépend pour une part essentielle que le fruit socialiste lui aussi puisse mûrir sur ses champs en dehors de la récolte politique.

 

   Alors même qu’il n’existe pas d’autre commencement, pas d’autre graine pour le futur, que ce que des hommes réalisent ici et maintenant sous la domination du capitalisme, dans leur vie ensemble, dans leur communauté de vie établie sur la base d’une communauté de production et de consommation, malgré toutes les fatigues, les difficultés et les déceptions, Landauer cependant est encore loin de tenir ce qui s’accomplit ainsi pour la forme définitive de réalisation. Comme Proudhon et Kropotkine, lui non plus ne croit pas à une fixation de l’exigence socialiste à partir des rêves et des visions, des inventions et des plans de l’homme d’aujourd’hui. Il reconnaît bien « cette chose étrange, que ce commencement contraint et forcé du socialisme des petits, les colonies, comporte plusieurs ressemblances avec le communisme dur et pénible d’une économie primitive ». Mais pour lui « l’essentiel est de ne pas viser cette situation comparable au communisme comme un idéal, mais de l’accepter pour le socialisme comme une nécessité, comme une première étape, parce que nous sommes ceux qui commencent ». De là le chemin doit conduire « aussi vite que possible » à une société dont Landauer a seulement esquissé à grands traits la figure, en fusionnant les idées de Proudhon et de Kropotkine : une « société de l’échange égalitaire » reposant « sur la base de la communauté régionale, de la communauté agricole qui combine agriculture et industrie ». Même en cela Landauer n’aperçoit nullement le but absolu, mais seulement l’objectif qui peut d’abord être atteint : « aussi loin que nous voyons dans l’avenir ». Tout véritable socialisme est relatif. « Le communisme va à la recherche de l’absolu et ne peut à vrai dire lui trouver d’autre commencement que celui du mot. Car les seules choses absolues, détachées de toute réalité, ce sont les mots. »

 

   Le socialisme ne peut jamais être quelque chose d’absolu. Le socialisme est le devenir continuel de la communauté humaine dans l’espèce, dont la figure donnée est proportionnée et adaptée à tout ce qui peut être voulu et fait dans des conditions données. La rigidité menace tout ce qui peut être réalisé ; ce qui aujourd’hui est vivant et rayonnant peut demain s’encroûter et, devenu surpuissant, réprimer ce qui cherchera à émerger. « Partout où culture et liberté doivent cohabiter harmonieusement, les divers liens de l’ordre doivent se compléter mutuellement et la règle définie qui les rassemble doit comporter en soi le principe de la dissolution. […] À une époque de véritable culture, par exemple, l’ordre de la propriété privée comporte en soi comme principe révolutionnaire dissolvant et créant une nouvelle organisation, l’institution de la seisachtheia [1] ou de l’année de jubilé [2]. » Le véritable socialisme veille sur la force de renouvellement. « En aucun cas des mesures de sécurité définitives ne doivent être prises pour établir le règne de mille ans ou l’éternité, mais il faut une grande et large égalisation et la force créatrice de la volonté pour répéter périodiquement cet équilibre. […] “C’est alors que la trompette doit retentir à travers tout votre pays !” La voix de l’esprit est la trompette. […] Le soulèvement comme constitution, la transformation et le bouleversement comme une règle prévue une fois pour toutes, l’ordre de l’esprit comme projet, il y avait de grandes et saintes choses dans cet ordre mosaïque de la société. Nous en avons à nouveau besoin : nous avons besoin d’une réglementation nouvelle et d’un bouleversement par l’esprit, qui ne fixera pas définitivement choses et institutions, mais qui se déclarera lui-même permanent. La révolution doit devenir un élément de notre ordre social, elle doit devenir le fondement de notre constitution. »

 

Martin BUBER

 

Utopie et socialisme

L’Échappée, « Versus », 2016, pp. 93-108.

 

[1] Seisachtheia (« remise du fardeau ») : mesure radicale instituée par le législateur athénien Solon en 593 avant J.-C., par laquelle il supprima purement et simplement les dettes qui exposaient les paysans à tomber au rang de serfs, voire d’esclaves de leurs créanciers.

 

[2] Le jubilé juif, prescrit tous les cinquante ans par les commandements du Lévitique, est une année où l’on doit procéder à la remise des dettes ainsi qu’à la libération des esclaves.