Rudolf ROCKER

 

   Rudolf Rocker (né à Mayence le 25 mars 1873, mort à Mohegan, New York, États-Unis le 19 septembre 1958), historien et écrivain anarchiste, est une figure majeure du mouvement libertaire international, théoricien de l'anarcho-syndicalisme et du socialisme libertaire. Il est le conjoint de l'anarcho-syndicaliste et féministe Milly Witkop. Né de parents ouvriers et catholiques. Orphelin assez jeune, il fut admis dans un orphelinat catholique. À la fin de ses années d'apprentissage, il devint relieur et exerça en tant que compagnon itinérant pendant plusieurs années. Ses conceptions politiques évoluèrent vers l'anarchisme à partir de 1890, après avoir été socialiste puis adhérent au Parti social démocrate allemand.

 

 

La tragédie de l'Espagne

 

Rudofl Rocker

 

(Éditions CNT-Région parisienne 2006. - DR : les passages en gras et en italique)

 

 

Avant-propos

 

   Quand, en août 1937, Rudolf Rocker met le point final à The Tragedy of Spain, il y a déjà quatre ans que cette grande figure de l'anarcho-syndicalisme, relieur de son état et intellectuel de grande valeur, a quitté l'Allemagne nazie pour fixer sa résidence aux États-Unis. Il y a débarqué le 2 septembre 1933, après un passage par la Suisse, la France et enfin l'Angleterre, où il a revu quelques-uns des vieux camarades connus autrefois, avant la Première Guerre mondiale, au cours du long exil anglais qui avait suivi son expulsion du territoire allemand en 1893. Son choix de l'exil suit de peu l'incendie du Reichstag, interprété par les nazis comme la première étape d'un «complot communiste», et surtout, la nouvelle de l'arrestation de son ami intime Erich Mühsam, toutes choses qui lui font comprendre que sa liberté et sa vie même ne sont plus garanties dans une Allemagne en voie rapide de nazification. Autre motif de son départ : le désir de mettre en sécurité le manuscrit de son grand œuvre Nazionalismus und Kultur, qu'il vient d'achever depuis quelques jours à peine, après un travail de nombreuses années. Expatrié aux États-Unis, il y mène très tôt une campagne de conférences qui le conduit à New York, Philadelphie, Baltimore, Washington, etc., où il traite des événements en cours en Allemagne, des théories racistes, du fascisme et, plus largement, des grandes questions politiques à l'ordre du jour. Et, de la même façon qu'il s'était lié, autrefois, aux groupes anarchistes juifs présents à Londres, Rocker travaille de concert avec le groupe animateur de la publication en langue yiddish, la Freie Arbeiter Stimme (la Libre Expression du Travailleur) fondée en 1890 pour prolonger l'effort de la Warheit (la Vérité), la première publication anarchiste parue dans cette langue aux ÉtatsUnis. Grâce à l'appui de H. Yaffe, l'un de ses vieux compagnons de Londres, il parvient à trouver un éditeur pour se charger de la traduction en anglais de son Nazionalismus und Kultur, qui paraîtra enfin à l'automne 1937 à New York, mais entre-temps le livre a été publié en langue espagnole, grâce aux bons soins de Diego Abad de Santillán. C'est alors qu'il travaille aux préparatifs de cette édition qu'il reçoit les premières nouvelles du soulèvement du 18 juillet en Espagne. Il décide aussitôt, avec ses amis libertaires présents aux États-Unis, d'œuvrer à mieux faire connaître la situation dans le pays et «d'aider les compagnons espagnols dans leur lutte héroïque du mieux possible, en mettant les points sur les i aux nouvelles confusionnistes de la presse, causées le plus souvent par la méconnaissance totale de la véritable situation en Espagne, et défigurées dans le but de mépriser l'œuvre de la CNT-FAI et de créer une opinion hostile». Rocker et ses compagnons de la Freie Arbeiter Stimme font un énorme effort pour tenter d'influer sur l'opinion publique américaine en organisant des meetings et en publiant toutes sortes de textes, articles, brochures, manifestes et livres pour soutenir, dans la mesure de leurs capacités, le combat mené par leurs camarades espagnols. Ils publient un périodique bimensuel, The Spanish Revolution, et toute une série de brochures, dont The Revolutionary Movement in Spain, signé du nom de M. Dashar, un pseudonyme qui cache en réalité Helmut Rüdiger (un vieux camarade de Rocker, présent en Espagne au moment des faits); un volume collectif de textes traduits de l'espagnol, intitulé The Life of Durruti ; un essai d'un autre anarcho-syndicaliste allemand également présent en Espagne, Augustin Souchy Bauer, ainsi que la traduction d'un essai de l'anarchiste espagnol Diego Abad de Santillán, El organismo económico de la revolución, traduit sous le titre After the Revolution. Le groupe éditeur de la Freie Arbeiter Stimme fait paraître également deux brochures de Rocker lui-même, l'opuscule The Truth about Spain, publié en automne 36, et surtout The Tragedy of Spain, qui, conclu en août 37, sort des presses au mois d'octobre. L'étude de Rocker paraîtra peu après en langue allemande, en yiddish et en espagnol : cette dernière version, traduite de l'original allemand par Helmut Rüdiger, sera publiée en 1938 par les éditions Iman, implantée à Buenos Aires et à Mexico, sous le titre Extranjeros en España (Étrangers en Espagne). En revanche, ni l'une ni l'autre ne seront portées à la connaissance du public de langue française, pas plus, du reste, que les deux œuvres majeures de Rocker, Nazionalismus und Kultur et ses passionnants Mémoires, ces quelque 1.500 pages qu'il allait conclure en 1951. Dans son premier petit texte, Rocker tente de rectifier l'image qu'on présente aux États-Unis de la situation de l'Espagne avant juillet 36, et, en particulier d'éclairer le public américain sur l'importance de l'anarcho-syndicalisme espagnol — auquel il dédie la moitié de sa courte étude —, un mouvement ignoré de la presse conservatrice qui, dès le lendemain du 18 juillet 36, ne veut voir dans la guerre espagnole qu'un affrontement entre le fascisme et le bolchevisme. Par ailleurs, le bon connaisseur qu'il est de l'histoire espagnole s'efforce aussi de mieux faire comprendre certains des faits qui se sont déroulés au lendemain du coup d'État, en particulier les attaques dont les biens et les personnes de l'Église catholique ont été les victimes là où le coup militaro-fasciste a échoué, un assaut qu'il met dans une perspective historique ignorée de la plupart des journalistes qui rendent compte des événements d'Espagne. Dans son second texte, que, sous le coup de l'émotion née des Journées de mai 37 à Barcelone, il écrit pour faire pièce aux mensonges colportés par les propagandistes du Komintern, Rocker reprend certains passages de son petit essai précédent (entre autres choses, les remarques qu'il y faisait sur l'importance des interventions étrangères en Espagne au XIXe siècle pour tuer dans l'œuf les efforts des partisans de la liberté) et en abandonne d'autres, traités par les autres brochures publiées par la Freie Arbeiter Stimme. Il le fait au profit d'une approche rigoureuse des conditions géopolitiques qui expliquent l'évolution du conflit espagnol et permettent de mieux comprendre le sens des événements qui viennent d'avoir lieu en Catalogne, des faits dont Rocker ne pouvait pas ne pas mesurer l'importance cruciale tant pour le mouvement anarcho-syndicaliste du pays, pris dans un étau de fer depuis quelques mois déjà, que pour le destin de la Seconde République espagnole.Pour ce faire, Rocker peut compter, malgré son éloignement des lieux du conflit, sur sa connaissance de la langue castillane et sur tout un matériel de première main qui lui vient du bureau ouvert à New York par la CNT et qu'anime Maximiliano Olay, un libertaire originaire des Asturies établi depuis 1919 aux États-Unis, lequel ne mesure pas sa peine pour soutenir ses compagnons espagnols. Enfin, Rocker peut mettre à profit également sa connaissance directe de l'Espagne, bien qu'il n'ait fait que de brefs séjours dans le pays : guère plus d'un mois en 1893, quand il avait cru trouver un emploi de relieur à Barcelone, puis quelques courtes semaines en juin 1931, au moment où, occupant des positions de responsabilité au sein de l'AIT, il s'était rendu à Madrid afin d'assister au congrès tenu par l'organisation qui depuis 1923, regroupait les syndicats libertaires du monde entier.9 Bien avant, dans les lointaines années de son premier exil londonien, Rocker avait fait la connaissance de deux grandes figures de l'anarchisme espagnol du XIXe siècle (et du début du suivant), José Prat et Tarrida del Mármol, une rencontre qui l'incita à étudier la langue et l'histoire du pays. Dans les années vingt, il devait connaître à Berlin d'autres représentants du mouvement anarchosyndicaliste espagnol, non seulement certains de ses meilleurs intellectuels comme Diego Abad de Santillán, «l'infatigable traducteur», ou Valeriano Orobón Fernandez, mais aussi un de ses dirigeants les plus prestigieux comme Angel Pestaña et, enfin, le duo Buenaventura Durruti et Francisco Ascaso, dont il trace un portrait extraordinairement chaleureux dans ses Mémoires. De l'aveu même de Rocker, les années de la guerre d'Espagne furent pour lui «une période d'activité encourageante et fébrile», dans laquelle la rédaction des deux opuscules précités n'occupa qu'une partie infime de son temps et de son énergie. Son activité principale consiste alors à traverser les États-Unis d'une côte à l'autre pour y prononcer des conférences afin d'éclairer l'opinion américaine sur des sujets qui lui sont très peu familiers, à l'instar de tous les événements qui ont lieu hors des frontières du pays. «Je peux affirmer, écrit-il, que peu de fois dans ma vie, j'ai œuvré pour une cause si constamment et presque exclusivement comme dans les années de la guerre civile espagnole.» Si Rocker a fait le choix, dans sa brochure, de s'en tenir à une approche géopolitique du conflit espagnol, souvent minimisée voire ignorée au sein du milieu libertaire, il a opté aussi, comme on le verra, pour ne pas se départir d'une attitude de solidarité inconditionnelle, ou peu s'en faut, avec le mouvement anarchosyndicaliste d'Espagne. Certes, il n'ignore rien — et comment le pourrait-il ? — des multiples critiques que certains porte-parole du milieu libertaire international adressent aux responsables de la CNT-FAI. Cependant, s'il ne manque pas — en passant et s'en s'y arrêter — de glisser quelques très brèves remarques critiques sur la politique suivie par la CNT-FAI, elles n'entachent en rien le soutien qu'il accorde au mouvement anarcho-syndicaliste espagnol. On verra que les seules objections qu'il s'autorise dans La Tragédie de l'Espagne ne concernent que l'incapacité des libertaires espagnols à mesurer à temps et à sa juste mesure la stratégie des communistes staliniens.13 On peut penser qu'il fut largement encouragé dans cette attitude par les observations que lui fit Emma Goldman dans une lettre datée du 7 avril 37, d'autant plus précieuses pour lui que, malgré un âge déjà avancé, elle était allée deux fois dans l'Espagne en guerre pour pouvoir rendre compte de visu des événements en cours et connaître un mouvement qui lui était inconnu jusqu'alors. Nous en retiendrons les mots suivants : «Nos compagnons espagnols possèdent ce qu'on ne trouve pas, à un tel degré, dans aucun autre pays : le courage, l'énergie et une foi qui pourrait soulever des montagnes. Mais leur côté faible est une crédulité, incompréhensible pour moi, qui leur fait méconnaître souvent des choses qui peuvent se révéler un danger terrible, De là cette influence croissante des agents russes en Espagne, qui se sont introduits dans toutes les positions importantes et qui, abusant de la livraison d'armes russes, ont présenté au gouvernement les exigences les plus scandaleuses. J'ai prévenu les camarades espagnols pour qu'ils soient sur leurs gardes mais la majorité d'entre eux ne comprend même pas le danger et les rares qui s'en rendent compte ne veulent en venir pour le moment à aucune épreuve de force, parce qu'un démembrement interne ne pourrait bénéficier qu'aux plans de Franco.» Mais, ayant dit cela, Emma Goldman ajoutait: «Moi aussi je comprends très bien cela, mais je sais par expérience que Staline et ses satellites ne sont pas entravés par de tels scrupules.» C'est, là, en gros, la position adoptée par Rocker lui-même dans La Tragédie de l’Espagne, où, après avoir fait allusion aux «erreurs» commises par les dirigeants de la CNT-FAI, il les en exonère en grande partie au nom des nobles motifs qui ont inspiré leur conduite, cet «honnête effort pour rassembler toutes les forces révolutionnaires contre la menace du fascisme» et de la conviction généralisée «qu'une lutte ouvertement déclarée au sein du Front antifasciste ne pouvait tourner qu'à l'avantage de Franco et de ses alliés». Mais, mis à part ces quelques mots, on ne trouvera pas, dans La Tragédie de l’Espagne, la moindre critique des décisions prises par les dirigeants du mouvement anarcho-syndicaliste d'Espagne. Ni à ce moment-là, ni 15 ans plus tard quand, dans ses Mémoires, il reviendra sur la guerre espagnole, il ne songera à faire le procès de ses camarades. Enfin, il est évident que ce choix d'une solidarité sans failles avec l'anarcho-syndicalisme espagnol a dû beaucoup sans doute à la correspondance qu'il entretint aussi avec son vieil ami Max Nettlau, qui résidait alors en Autriche. On nous autorisera à citer ici de larges extraits d'une lettre écrite peu avant les faits de mai 37 par celui que Rocker avait surnommé l'«Hérodote de l'anarchie» pour autant qu'elle nous paraît traduire très bien l'état d'esprit qui est celui de Rocker lui-même au moment où il rédige The Tragedy of Spain, bien que, pour toutes sortes de raisons (dont, sans doute, sa volonté de s'adresser à un public plus large que le maigre milieu libertaire des États-Unis), il n'ait visiblement pas souhaité aborder certains thèmes — à commencer par l'entrée des anarchistes espagnols dans le gouvernement de la République en guerre — qui ne pouvaient guère intéresser les lecteurs situés hors de ce milieu. Voici donc ce que lui écrivait Max Nettlau au printemps 37, peu avant les faits de mai 37 à Barcelone : «Dans un moment comme celui-ci, on lutte et on ne bavarde pas, et si on ne peut le faire, au moins on ne frappe pas dans le dos ceux qui sont réellement en train de combattre et y mettent leur vie en jeu. Autres temps, autres chansons. Avec le respect des principes, on ne peut plus rien faire aujourd'hui. Si l'Espagne est vaincue, alors le fascisme aura vaincu sur toute la ligne, dans l'Europe entière et probablement aussi hors d'Europe. L'État totalitaire constitue aujourd'hui le plus grand danger et, tant que ce danger ne sera pas vaincu, il ne faut plus penser à d'ultérieurs progrès sociaux. Cela devrait pouvoir être compris par quiconque n'est pas réactionnaire et ne souhaite pas œuvrer directement en faveur du fascisme. Le mouvement espagnol est, jusqu'ici, le seul qui ait montré ce qu'il veut et ce qu'il peut, et s'il ne peut pas faire tout ce qu'il veut et qu'il est obligé, contre sa volonté, de faire des concessions que, pour le moment, il ne peut éluder, c'est parce qu'il est complètement à la merci de lui-même [...] et qu'il n'a absolument rien à attendre des mouvements de l'étranger. Je ne suis pas aveugle, moi non plus, devant les erreurs commises, mais je comprends aussi que, placées dans des conditions semblables, nombre de personnes éclairées ne pourraient rien faire de mieux.» On peut légitimement penser que les jugements de ces deux personnalités en vue du mouvement libertaire mondial devaient être très présents à l'esprit de Rudolf Rocker quand il entreprit la rédaction de sa seconde brochure sur la guerre espagnole. Et, du reste. dans le passage de ses Mémoires où figure cette lettre de Max Nettlau, Rocker avoue sans ambages qu'il partageait «entièrement son point de vue sur le sujet et [qu'il était] également d'avis qu'une telle période n'était pas la plus appropriée pour des considérations critiques», bien qu'il ne fit pas montre de la même sévérité que son ami à l'égard de certains des auteurs de ces critiques, «guidés par les meilleures intentions et qu'on ne pouvait pas mettre sur le même pied que ceux qui ont pour habitude de diffamer tout ce qu'ils n'approuvent pas entièrement». La lecture de ses Mémoires permet sans aucun doute de mieux comprendre les causes du choix de Rocker d'une solidarité non-critique avec ses camarades espagnols, mais, de fait, ces motifs apparaissent déjà dans la conclusion de La Tragédie de l’Espagne, où il exhorte les militants du mouvement libertaire international à comprendre les enjeux réels du conflit espagnol, le poids qu'y exercent les stratégies des grandes puissances, et, enfin, l'importance du combat qui s'y mène pour la liberté des hommes, dans un passage où on retrouvera sans peine l'écho des paroles de Nettlau citées plus haut. Au vu de cette conviction partagée avec ses amis Emma Goldman et Max Nettlau, on comprend mieux qu'il ait pu écrire, bien plus tard, que ce qui l'avait mis en mouvement dès le lendemain du 18 juillet 36, ce n'était pas seulement la solidarité avec ces camarades espagnols «avec lesquels [il se sentait] si intimement lié depuis de longues années déjà», cette solidarité manifestement plus forte pour lui que l'attachement aux grands principes, mais c'était «aussi, surtout, la conviction intérieure que du destin de l'Espagne dépendait le sort de l'Europe et du monde entier». En effet, en août 1937, au moment où il conclut sa seconde brochure sur la guerre d'Espagne, Rocker a pris toute la mesure de ce qui est en train de se jouer sur le territoire espagnol et sait combien il est urgent qu'on comprenne, à l'extérieur, les enjeux de la lutte qui s'y déroule. Dans les meetings auxquels il participe, il n'a de cesse de mettre en garde contre les conséquences qu'entraînerait très vite une victoire des «nationaux» en Espagne en insistant en particulier sur l'impossibilité, pour les États-Unis, de maintenir longtemps une position de neutralité face aux conflits européens, position qui se manifeste alors par la décision du gouvernement américain de ne pas livrer d'armes au camp républicain et de participer à la comédie de la non-intervention. Une comédie pour laquelle Rocker n'a pas de mots assez durs, tant dans Tragedy of Spain que dans ses Mémoires, où il reprendra les arguments exposés alors dans les multiples conférences qu'il tient à l'époque devant des auditoires fort nombreux. Toutefois, malgré le succès qu'elles rencontrent, Rocker sait très bien que rien ne pourra sortir de ses efforts s'il ne parvient pas à toucher les masses rassemblées dans les grands syndicats du pays ainsi que les principaux partis anti-fascistes, sur la mobilisation desquels il compte pour obliger le gouvernement fédéral à revenir sur l'embargo des armes à destination de l'Espagne républicaine, une décision qui a eu pour effet, comme on sait, de mettre le camp républicain à la merci des volontés de l'URSS de Staline. Mais aussi bien est-il conscient des énormes difficultés auxquelles se heurte une entreprise de ce genre, non seulement à cause des faibles moyens dont lui et ses amis disposent mais aussi du désintérêt assez général du peuple américain pour les événements extérieurs et enfin, the last but not the least, à cause de l'empreinte profonde que laissent les deux grandes propagandes de l'époque — issues de ce qu'il nomme si bien les deux tendances de la théologie étatique totalitaire sur les esprits de ses contemporains, y compris aux États-Unis, où tant le nazisme que le stalinisme ne manquent pas de partisans convaincus. Rocker ne se fait pas faute de relever cette conviction partagée par la gauche progressiste groupée autour de publications comme The Nation ou The New Republic, qu'il n'y aurait plus de choix qu'entre les deux modèles proposés par Moscou et Berlin, au mépris de la tradition libérale la mieux établie depuis Jefferson. Mais, quels que soient les objectifs que Rocker ait assignés alors à son travail de propagande en faveur de l'Espagne révolutionnaire et les effets réels qu'il pouvait en attendre, cela n'ôte rien de la valeur intrinsèque des arguments qu'il oppose dans The Truth about Spain et surtout dans The Tragedy of Spain au «mensonge déconcertant» des propagandes dominantes à une époque où la manipulation des esprits atteignit à des profondeurs dont il est difficile aujourd'hui de prendre l'exacte mesure. On jugerait sans doute bien mieux du mérite de l'étude de Rudolf Rocker si on la mettait en regard de ce qu'écrivaient alors, sur le même sujet, les porte-parole des deux grands totalitarismes dominants, mais aussi ceux qui, issus des rangs conservateurs, prirent la plume pour tenter de justifier, parfois de la manière la plus grossière qui soit, le soulèvement du général Franco. Parmi ces derniers, nous nous contenterons de citer ici le sénateur français Jacques Bardoux, membre de l'Institut de surcroît, auteur de deux incroyables brochures intitulées Le Chaos espagnol : éviterons-nous la contagion ? et Staline contre l’Europe. Les preuves du complot communiste : recourant à une série de « documents secrets» plus faux que Judas, le sénateur prétendait y démontrer que, sous les ordres de Staline, le PCE travaillait a la veille du 18 juillet 1936 au déclenchement d'un coup d'État communiste, ce qui lui permettait de présenter, à peu de frais, le pronunciamiento des généraux comme une action préventive, une sorte de contre-coup d'État, une vision des choses partagée avec les propagandistes du camp «national», et a laquelle l'historiographie du franquisme allait rester fidèle jusqu'au bout. Dans le cas d'un Bardoux, qui avait prétendu que l'insurrection d'octobre 34 dans les Asturies avait été conçue et armée par le Komintern, il est assez clair que la vision déformée du rôle de Moscou avant le 18 juillet — un point de vue strictement identique, on le notera, à celui des propagandistes du nazisme — visait, à l'évidence, à faire oublier que c'est précisément le refus d'armer la République espagnole de la part des démocraties occidentales — l'anglaise à coup sûr mais aussi la française, dirigée par le pâle Parti socialiste de Léon Blum — qui fut la cause du rôle croissant exercé en Espagne par l'URSS et sa succursale, le PCE, pratiquement inexistante dans le pays avant l'été 36. Un refus auquel travaillèrent avec une belle constance les grands médias des pays occidentaux24 et les nombreux Bardoux des droites française et anglaise. Et, dans l'autre camp, que dire d'un texte inspiré par les journées de mai 37 à Barcelone, Espionnage en Espagne, signé d'un pseudonyme, Max Rieger, et paru avec une préface de l'écrivain catholique José Bergamin, où des plumitifs à la solde de Moscou avaient «prouvé», à l'aide d'autres documents aussi faux que ceux du «complot communiste», la complicité du POUM et de ses chefs avec le camp fasciste ? Un texte, soit dit au passage, qui, grâce à l'appui du Komintern, connut une diffusion sans commune mesure avec celle dont put jouir le petit texte édité par les amis de Rudolf Rocker. Pourtant, aucun nostalgique du «communisme» stalinien ne pourrait souffrir aujourd'hui la lecture d'un tel ouvrage, même parmi ceux qui, aussi conscients qu'ils aient été ensuite des méfaits du stalinisme en URSS, sont restés convaincus au moins d'avoir livré un juste combat en Espagne, un sentiment qui fait apparemment bon marché de l'assassinat de Camillo Berneri ou d'Andreu Nin et de tant d'autres militants révolutionnaires, dont quelques-uns sont nommés dans la présente brochure. Quelle qu'ait été l'influence de ces divers documents auprès d'une opinion publique manipulée par les grandes machines propagandistes de l'époque, il est évident que des textes de ce genre ne peuvent plus guère servir aujourd'hui que d'illustration à une histoire de l'infamie politique des années 30, et d'exemples extrêmes d'où peut aller la volonté de tromper les autres et/ou de se tromper soi-même. Pour le reste, dans les brochures citées de ce sénateur de la droite républicaine française, dans celles des services du Dr Goebbels ou des fonctionnaires de l'Internationale communiste, il n'y a évidemment plus rien qui mériterait d'être sauvé de la critique vorace des rongeurs de bibliothèques pour servir à éclairer un tant soit peu le lecteur d'aujourd'hui puisque tout y est faux, dans les grandes lignes et les petites, en gros et en détails. Il en va tout autrement, comme on verra, de la courte et pénétrante étude qui suit, largement corroborée, pour l'essentiel, par nombre d'études publiées depuis. Qu'on puisse encore la lire aujourd'hui et que, malgré les quelques erreurs ou affirmations discutables qu’elle recèle ici ou là, on y trouve de quoi alimenter encore une analyse sérieuse du conflit espagnol, c’est là une preuve de plus de l’extraordinaire lucidité de cet homme libre que fut Rudolf Rocker, d’autant plus digne d’éloges qu’elle se manifesta à une époque où l’esprit du siècle était plongé dans la plus noire des nuits. Ce n’est que justice, il nous semble, qu’on rende aujourd’hui, en publiant cette Tragédie de l’Espagne, l’hommage qui est dû à celui qui fut une des têtes les plus claires et les mieux faites de l’anarcho-syndicalisme du siècle dernier.

 

Préface : Miguel Chueca Traduction : Jacqueline Soubrier-Dumonteil.